Au nord de Nantes, un paysage étrange a traversé les décennies : 1 650 hectares de bocage préservés dans un état de suspension depuis 1974. Entre les haies et les champs de la Zone à Défendre (ZAD) de Notre-Dame-des-Landes, des jalons de géomètres restent plantés dans le sol, témoins silencieux d’un aménagement du territoire qui n’a jamais vu le jour. Ces petits repères métalliques, enfoncés par les arpenteurs lors des premières campagnes de cartographie, incarnent plus qu’un simple détail technique : ils symbolisent l’histoire figée d’un projet contesté pendant plus de quatre décennies.
Un projet d’aéroport figé depuis 1974 : aux origines du bocage en suspens
L’histoire débute en 1963, lorsque la région décide de moderniser ses infrastructures aéroportuaires. Le projet d’aéroport du Grand Ouest est imaginé pour désengorger Nantes Atlantique et créer un pôle aérien majeur. Les acquisitions foncières commencent rapidement, et dès 1974, les géomètres parcourent les terres de Notre-Dame-des-Landes, traçant les contours d’un aménagement colossal. Ils plantent leurs jalons, marquant les limites du futur aéroport et des infrastructures associées.
Ces 1 650 hectares de bocage nantais sont progressivement acquis par l’État ou expropriés, un scénario qui rappelle ces terres achetées par l’État sans jamais voir de chantier démarrer entre Vendée et Charente-Maritime. Le paysage agricole traditionnel se fige à ce moment précis : ce qui aurait pu être transformé en runways et bâtiments d’aéroport reste suspendu dans le temps, gelé dans une attente qui durera des décennies. Les fermiers quittent les lieux, les terres ne sont pas cultivées intensivement, et une certaine forme de naturalité reprend ses droits, tandis que les jalons des géomètres demeurent plantés, invisibles pour la plupart mais obstinément présents.
Les jalons de géomètres, vestiges silencieux d’un aménagement avorté
Ces petits repères métalliques ne sont pas anodins. Les jalons de géomètres constituent une archive physique du projet d’aéroport, chacun marquant un point de référence cadastral ou un élément de la déclaration d’utilité publique (DUP). Enfouis dans le sol ou à peine visibles, ils rappellent les méthodes de travail des arpenteurs du milieu des années 1970, avant l’ère du GPS et des relevés numériques.
Pour les habitants des environs et les curieux qui connaissent cette histoire, croiser un de ces jalons lors d’une balade dans le bocage nantais revient à toucher du doigt un moment gelé de l’aménagement du territoire français. Ils sont la preuve tangible que quelque chose a vraiment été planifié, mesurée, cartographiée. Leur présence persiste bien après que le projet a été enterré, rappelant que les rêves d’aménagement, une fois dessinés sur le terrain, y laissent des cicatrices durables.
1974-2018 : un demi-siècle d’attente et la naissance de la ZAD

Entre 1974 et 2018, le bocage demeure en suspens. Les années 1990 voient émerger une opposition croissante au projet, puis en 1999, la décision est reportée. Des militants s’installent progressivement sur les terres pour empêcher leur transformation. La Zone à Défendre devient un lieu de vie, d’expérimentation sociale et de résistance. Elle se peuple de zadistes, créant une microcosme singulière où agriculture biologique, collectifs d’habitat et luttes environnementales coexistent.
La préservation environnementale devient le cœur du combat. Les 1 650 hectares abritent une biodiversité importante : le bocage nantais constitue un écosystème à protéger. Pendant ce temps, les jalons de géomètres, enfouis sous l’herbe et le temps qui passe, continuent de marquer le sol, indifférents aux débats qui agitent la région. Cette période d’attente paradoxale confère au site une charge symbolique unique : des terres expropriées restent entre l’État et les occupants, ni véritablement construites ni librement agricoles.
L’abandon définitif en janvier 2018 et le devenir des terres
Le tournant arrive en janvier 2018. Le ministre Édouard Philippe annonce l’abandon officiel du projet d’aéroport du Grand Ouest. La décision, longtemps attendue, marque la fin d’un demi-siècle d’incertitude. L’État doit désormais trancher la question de la redistribution foncière de ces 1 650 hectares longtemps figés dans l’attente.
La redistribution des terres pose des enjeux complexes : qui possède quoi, comment restituer les parcelles expropriées, comment valoriser ce bocage nantais qui a échappé à l’urbanisation intensive ? Certaines terres reviennent à leurs anciens propriétaires ou à leurs héritiers, d’autres restent en mains publiques, quelques-unes finissent entre les mains des zadistes qui ont occupé le site. Le projet de parc naturel régional est envisagé pour préserver l’espace préservé accidentellement par des décennies d’attente.
Quant aux jalons de géomètres, ils demeurent : témoins de l’ambition avortée, reliques d’une cartographie oubliée, petits repères métalliques qui rappellent à quiconque traverse ce bocage nantais que ce qui nous entoure n’a souvent rien d’immuable. Ces traces techniques persistent dans le sol comme une question posée au paysage : que reste-t-il des projets qui ne se réalisent pas ? Ici, après 1974 et durant cinquante ans, la réponse tient en quelques jalons plantés, en hectares préservés malgré eux, et en une histoire qui a marqué le territoire bien au-delà de ce qu’on voyait en surface.
Le parc naturel comme solution territoriale
Depuis l’abandon du projet en 2018, la création d’un parc naturel régional est devenue le projet phare pour valoriser ce bocage nantais préservé. Cette approche fédère les acteurs locaux autour de la biodiversité et du patrimoine rural, transformant en atout ce qui avait été une zone de tension.





