La centrale nucléaire de Fessenheim s’est arrêtée en 2020. Six ans plus tard, son démantèlement commence à peine. Vous vous demandez pourquoi un chantier aussi colossal prend tant de temps ? Les chiffres sont éloquents : 405 000 tonnes de matériaux à traiter, 28 ans de travaux prévus, et une cascade de procédures réglementaires qui ont gelé le projet.
Fermeture en 2020 : une centrale figée en attente
Le réacteur 1 de Fessenheim s’est arrêté définitivement le 22 février 2020, suivi du réacteur 2 le 30 juin de la même année. EDF a immédiatement stoppé toute production. Depuis, la centrale demeure en place, ses installations conservées dans un état de « préservation » : le combustible usé reste stocké sur place, les équipements gelés, les bâtiments maintenus. Cette période de transition, loin d’être inerte, accumule les procédures administratives et réglementaires.
L’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) doit valider chaque étape du processus. Les dossiers de démantèlement sont complexes : il ne s’agit pas simplement de démolir, mais de gérer des matériaux radioactifs, de déconstruire des équipements hautement techniques, et de traiter des déchets selon des normes strictes. Chaque aspect doit être documenté, approuvé, puis exécuté sous contrôle.
405 000 tonnes : l’ampleur réelle du chantier
Pour comprendre cette masse, imaginez environ 80 000 camions à décharger. Les 405 000 tonnes de matériaux proviennent des deux réacteurs, des structures annexes, des équipements de la centrale et des matériaux de démolition. Ce volume ne se limite pas aux seuls éléments radioactifs : la majorité représente des déchets conventionnels (béton, acier, ferrailles).
La classification des déchets nucléaires distingue trois catégories principales. Les déchets de faible activité et les déchets de moyenne activité seront conduits dans des installations de stockage agréées. Le combustible usé, extrêmement radioactif, reste pour l’heure dans les piscines de refroidissement de la centrale et devrait être transféré vers une installation de traitement centralisée, un défi logistique qui rappelle celui du site de stockage de déchets nucléaires sous une montagne du Nevada. Cette séparation triée entre déchets conventionnels et nucléaires représente une part importante du calendrier global.
Composition du chantier de démantèlement
Les 405 000 tonnes incluent environ 6 000 tonnes de déchets nucléaires à faible et moyenne activité, 200 tonnes de combustible usé, et environ 399 000 tonnes de matériaux conventionnels (béton, acier, gravats). Cette répartition explique que plus de 98 % des débris seront traités selon les normes de construction classique, tandis que les déchets radioactifs exigent des protocoles hautement spécialisés.
Un calendrier de 28 ans : pourquoi le chantier s’étale jusqu’en 2048

EDF a présenté un calendrier officiel fixant la fin du démantèlement à 2048, soit 28 ans après l’arrêt définitif du réacteur 2, un délai qui n’est pas sans rappeler les dérapages du chantier nucléaire ayant coûté 23,7 milliards d’euros sans produire d’électricité avant fin 2024. Certaines estimations évoquent même 2041. Pourquoi une telle durée ?
Le délai résulte d’abord de considérations techniques. La radioactivité impose une décroissance du phénomène au fil des années : certaines opérations ne peuvent être menées que lorsque la radioactivité d’un équipement a suffisamment baissé. Les équipes doivent aussi préparer les installations, mettre en place les procédures de sécurité, former les travailleurs, et assurer une surveillance permanente de la radioactivité. Le traitement des matériaux radioactifs ne peut pas être accéléré sans risque.
La durée dépend aussi de la disponibilité des installations de destination : les déchets ne peuvent être acceptés que s’il existe une capacité de stockage. L’évacuation du combustible usé vers un centre de retraitement national dépend du calendrier national de ces installations.
Les blocages réglementaires qui retardent le début réel des travaux
En 2026, les travaux lourds n’ont toujours pas commencé malgré l’arrêt datant de 2020. Le décret de démantèlement, essentiel pour autoriser le projet, a été bloqué pendant plus de cinq ans par des procédures administratives. L’ASN a dû examiner chaque aspect du projet, vérifier la capacité d’EDF à mener les travaux, évaluer les risques environnementaux et les mesures de sécurité.
Ces procédures réglementaires ne sont pas des formalités : elles garantissent que le démantèlement respecte les normes de sûreté nucléaire, que les déchets seront gérés sans danger, et que l’impact environnemental restera minimal. Chaque étape doit être documentée, justifiée et approuvée par l’autorité compétente. Ce processus exige du temps, mais il prévient les risques majeurs.
Les retards ont aussi une cause financière et logistique : disposer des installations de destination pour accueillir les déchets nucléaires, obtenir les autorisations de transport, sécuriser les financements. EDF doit aussi préparer les entreprises sous-traitantes qui participeront au chantier.
Fessenheim, vitrine de la filière française de démantèlement

Le démantèlement de Fessenheim n’est pas un chantier ordinaire : c’est le test de la filière française. Les méthodes développées ici seront répliquées pour les autres fermetures nucléaires programmées en France. Le succès ou l’échec de ce projet influencera la stratégie de fermeture d’autres centrales, notamment Tricastin, Cigéma et autres installations, à l’image du réacteur isérois ayant coûté 12 milliards d’euros pour seulement 6,7 % de temps de fonctionnement en onze ans.
Cette responsabilité explique la rigueur des contrôles et la nécessité de prouver, étape par étape, que la France maîtrise le cycle complet de la déconstruction nucléaire. Aucune prise de risque n’est acceptable. Les innovations en matière de démontage, de gestion des déchets, de recyclage des matériaux et de décontamination seront documentées et serviront de référence.
Fessenheim est aussi un enjeu économique régional : le chantier devrait mobiliser plusieurs centaines de travailleurs sur 28 ans, générer des contrats pour les entreprises alsaciennes et françaises spécialisées dans le nucléaire, et maintenir une expertise industrielle cruciale pour la France face aux enjeux énergétiques et nucléaires du siècle.


