Une dépendance fragile aux câbles sous-marins
L’Inde, qui compte 1,4 milliard d’habitants et une économie numérique en pleine expansion, repose sur une infrastructure Internet étonnamment fragile. Plus de 99% du trafic de données international franchit des câbles sous-marins en fibre optique reliant le sous-continent aux routes maritimes mondiales. Ces tuyaux numériques invisibles, à l’image des milliers de kilomètres de fibre optique qui s’arrêtent à l’entrée des villages depuis 2018, montrent que la fragilité des infrastructures Internet touche toute la chaîne, transportant les appels vidéo, les transactions bancaires, les données des centres de données et tout ce qui connecte l’Inde au reste du monde.
Le problème : cet immense flot de données ne transite que par une poignée de points de passage. Une rupture ciblée ou accidentelle de ces câbles critiques suffirait à paralyser partiellement ou totalement la connectivité du pays. Les récentes attaques contre des câbles en mer Rouge par les Houthis ont rappelé cette vulnérabilité oubliée : les infrastructures numériques mondiales sont aussi physiques et accessibles que n’importe quelle autre infrastructure de transport.
Les goulots d’étranglement géographiques qui menacent l’Inde
Mer Rouge et détroit d’Ormuz : des zones de tension
Deux passages stratégiques concentrent les risques pour la connectivité indienne. La mer Rouge, par laquelle transitent plus d’une douzaine de câbles sous-marins reliant l’Inde à l’Europe et au Moyen-Orient, a connu des coupures répétées depuis 2023. Les Houthis, groupe rebelle soutenu par l’Iran, ont endommagé plusieurs câbles en réaction à la guerre à Gaza, coupant une partie du trafic Internet régional. Ces incidents ont eu des répercussions directes sur la connectivité indienne.
Le détroit d’Ormuz, par lequel transitent les hydrocarbures et aussi certains câbles critiques, est un deuxième goulot d’étranglement. Les tensions entre l’Iran et les puissances occidentales font peser une menace permanente sur cette route. Une escalade géopolitique pourrait transformer cette voie maritime en zone d’affrontement, menaçant les câbles qui y passent.
Mumbai : le carrefour inévitable
Mumbai concentre le nœud principal de la connectivité indienne. Presque tous les câbles internationaux arrivant en Inde aboutissent dans le port ou à proximité. C’est un point de vulnérabilité extrême : un incident localisé en Inde occidentale (tremblement de terre, accident de dragage, sabotage délibéré) pourrait affecter simultanément plusieurs câbles critiques. La redondance, censée protéger contre ce risque, reste insuffisante.
Acteurs et menaces : qui peut couper l’Inde d’Internet

Les coupures de câbles sous-marins ne sont jamais vraiment accidentelles une fois documentées. Les Houthis ont prouvé qu’un groupe non étatique doté de ressources modérées peut endommager l’infrastructure Internet mondiale. Mais d’autres acteurs représentent une menace potentielle plus grave.
Les puissances étatiques, notamment la Chine et la Russie, disposent de sous-marins militaires et de moyens technologiques sophistiqués pour localiser et endommager les câbles. Un conflit sino-indien ou une escalade géopolitique pourraient voir ces acteurs utiliser les infrastructures numériques comme arme de guerre. Les tensions frontalières entre l’Inde et la Chine dans l’Himalaya pourraient un jour s’étendre à une confrontation maritime.
Le sabotage reste une menace asymétrique : un simple plongeur ou un navire équipé d’un équipement de coupe suffirait à endommager un câble. La difficulté à identifier et à appréhender les auteurs rend cette forme d’attaque particulièrement attractive pour les acteurs hostiles.
Les incidents de mer Rouge, pas une anomalie isolée
Depuis décembre 2023, plus de 20 câbles ont subi des dommages en mer Rouge et dans l’océan Indien. Ces ruptures, attribuées aux opérations des Houthis, illustrent combien la menace est concrète et immédiate. L’Inde n’a échappé à des coupures majeures que par sa diversité de routes d’accès, encore fragile.
Conséquences d’une coupure pour l’économie et la population indienne
Une interruption prolongée des câbles sous-marins aurait des effets économiques dévastateurs. L’Inde héberge certains des plus grands centres de données mondiaux et est un pôle majeur des services numériques (outsourcing informatique, services financiers). Une coupure Internet bloquerait les opérations bancaires, paralyserait les bourses de Bombay et de Delhi, et déconnecterait les millions d’emplois dépendant des connexions vers les entreprises occidentales.
Pour les 900 millions d’internautes indiens, une rupture signifierait l’arrêt des services de streaming, des réseaux sociaux, de la visioconférence et des achats en ligne. Mais aussi la perte d’accès aux informations, aux services publics numériques et à l’éducation en ligne. Une fracture numérique transitoire pourrait se transformer en crise sociale.
La dépendance alimentaire à ces câbles expose l’Inde à un risque d’isolement numérique. Contrairement aux routes aériennes ou terrestres, il n’existe pas facilement d’alternative rapide pour restaurer la connectivité. Les réparer prend semaines ou mois.
Souveraineté numérique et enjeux géopolitiques

La vulnérabilité des câbles sous-marins soulève une question plus large : qui contrôle vraiment les infrastructures numériques de l’Inde ? Les câbles sont souvent détenus et exploités par des consortiums multinationales ou des entreprises étrangères. L’absence de câbles souverains appartenant à l’État indien signifie une dépendance stratégique.
Plusieurs pays travaillent à réduire cette dépendance. La Chine investit massivement dans les câbles numériques reliant la Ceinture et la Route. Les États-Unis soutiennent des projets alternatifs. L’Inde commence à réagir, avec des investissements dans de nouveaux câbles et une réflexion sur la redondance, mais le retard est considérable.
La résilience requiert une diversification des routes, une augmentation du nombre de câbles redondants et un contrôle accru sur les infrastructures critiques. C’est une question de souveraineté numérique aussi importante que le contrôle des routes aériennes ou des routes commerciales. L’Inde ne peut pas se permettre de rester otage de quelques points de passage vulnérables.
Tant que l’infrastructure Internet indienne reposera sur quelques câbles exposés dans des zones géopolitiquement instables, le pays restera à un clic de la déconnexion. Les incidents de mer Rouge ont sonné l’alarme. La question n’est plus si une coupure majeure aura lieu, mais quand, et si l’Inde sera prête.





